Je suis admiratif de Jean-Baptiste Kempf, comme le sont nombre de personnes engagées dans l’informatique, en France et au-delà. Son parcours technique, son engagement humain et sa contribution décisive à l’open source constituent une référence. Lire son témoignage est profondément préoccupant.
Ce qui est en cause dépasse un cas individuel. Lorsqu’un acteur central de la souveraineté numérique française envisage de quitter le territoire en raison d’un dysfonctionnement institutionnel, le signal est grave.
L’État, par certaines décisions et certains fonctionnements administratifs, fait fuir :
– des talents rares, formés, expérimentés, internationalement reconnus ;
– des figures structurantes de l’open source, qui constitue aujourd’hui l’un des rares leviers crédibles de souveraineté numérique ;
– des acteurs engagés dans la défense des libertés publiques à l’ère numérique ;
– des professionnels qui placent l’exigence de justice et de responsabilité au cœur de leur action.
À cela s’ajoute un phénomène plus préoccupant encore : l’impression d’une justice administrative qui, dans certains cas, se rigidifie au point de produire des décisions en contradiction manifeste avec l’objectif affiché d’ouverture et de renforcement des compétences.
Dans l’univers numérique, l’asymétrie est frappante. Les attaques liées aux fuites massives de données, aux violations de sécurité ou aux atteintes ciblant des détenteurs d’actifs numériques restent largement impunies, malgré un travail souvent remarquable des services d’enquête. En revanche, les dispositifs de protection — qu’ils soient vidéographiques, cryptographiques ou organisationnels — font régulièrement l’objet de contestations rapides, sans étude technique approfondie et sans consultation systématique des experts du domaine.
Or ces experts, souvent issus de l’open source et très fréquemment non rémunérés pour leur contribution aux infrastructures communes, soutiennent les fondements techniques de l’ensemble des outils numériques contemporains, y compris ceux des acteurs privés propriétaires. La quasi-totalité des infrastructures logicielles modernes repose, directement ou indirectement, sur ces briques ouvertes.
Dans une société où l’ensemble des processus économiques, administratifs et judiciaires est désormais numérisé, l’État lui-même constitue avant tout un système d’information. Introduire des présupposés idéologiques dans l’évaluation de compétences technologiques, ou considérer que le droit du numérique ne serait pas utile au magistrat, pose une question structurelle. Il ne s’agit plus d’un désaccord sectoriel, mais d’un enjeu institutionnel majeur.
Un État qui fragilise ses propres compétences numériques affaiblit sa capacité de protection, d’investigation et de régulation. Il devient alors un facteur de risque pour les citoyens et, indirectement, un obstacle au développement d’activités innovantes sur son territoire.
Sur le plan politique, le vide est manifeste. Le débat public sur la souveraineté numérique, sur l’architecture des infrastructures critiques, sur la dépendance aux technologies étrangères et sur l’articulation entre centralisation et résilience reste marginal. À l’inverse, des dynamiques de centralisation accrue sont parfois justifiées par des arguments sécuritaires, alors même que l’histoire des systèmes complexes montre que l’hyper-centralisation constitue en elle-même un facteur de vulnérabilité.
Le progrès technologique permet effectivement de s’affranchir de certaines contraintes héritées de modèles administratifs conçus pour un monde pré-numérique. Cela ne signifie pas l’effacement de l’État, mais son adaptation. La question n’est pas de s’opposer à la Nation, ni aux institutions, mais de s’interroger sur leur capacité à intégrer les transformations structurelles en cours.
Lorsque des profils compétents, reconnus internationalement, engagés dans la défense de l’intérêt général, rencontrent des obstacles administratifs en contradiction avec les objectifs affichés d’ouverture et de modernisation, il devient nécessaire d’ouvrir un débat public exigeant, factuel et documenté.
L’enjeu dépasse les personnes. Il concerne la capacité d’un pays à reconnaître et intégrer les compétences stratégiques dont il dépend désormais pour sa sécurité, son indépendance et sa justice. La souveraineté numérique ne se décrète pas ; elle se construit par la cohérence entre les discours et les actes, entre les objectifs proclamés et les décisions administratives concrètes même lorsque cela réduit légitimement le périmètre des fonctionnaires de l'Etat.